Mon fils, ce guerrier!

 

Tous les jours, à chaque instant, il se bat.

Contre les sensations qui l’assaillent.

Contre les émotions qui l’écrasent.

Contre les bruits qui l’étouffent.

Contre les odeurs qui l’assomment.

Contre les pensées qui jaillissent à chaque instant de son cerveau si actif.

Contre les regards des gens.

Il se bat pour respecter les règles de cette majorité, des règles qui lui semblent si peu logiques.

Il se bat pour offrir à tous ce sourire et ces réactions qu’on attend de lui.

Malgré les regards – qu’il voit et qu’il sent.

Malgré les chuchotements – qu’il entend et qu’il comprend.

Il doit accepter d’être plus fort sans jamais le montrer.

Il doit accepter d’être plus vif d’esprit sans jamais le montrer.

Il doit ralentir pour que les autres le dépassent.

Il doit rester calme quand il a envie de crier.

Tout cela pour simplement pouvoir évoluer au sein de notre société.

 

ET IL Y PARVIENT - à dix ans.

C’est un battant, un guerrier.

 

Puis il doit se battre contre la vue qu’il n’a pas.

Contre ce noir qui le menace.

Contre ces contours qu’il doit distinguer.

Contre ces distances qu’il ne peut mesurer.

Il doit se battre contre ces mots dont il ne voit que la moitié mais qu’il doit pourtant lire.

Il doit accepter de ne pas pouvoir faire ce que font les autres enfants de son âge.

Pas de vélo pour lui, il n’y voit pas suffisamment.

La course à pied ne sera jamais son fort, il ne peut voir tous les trous dans le bitume.

Le ski est exclu pour un enfant qui ne peut voir le dénivelé.

Les autres seront toujours plus rapides.

Les autres sauteront toujours plus haut.

 

ET IL Y PARVIENT, à dix ans.

C’est plus qu’un battant, plus qu’un guerrier.

 

Mon garçon, tu es un homme au mental d’acier, alors que tes épaules sont si frêles.

 

J’entends ces gens se plaindre de leurs petits maux.

Et je te regarde. Jamais un mot. Jamais plus qu’une larme qui coule mais que tu sèches immédiatement.

Tu gardes l’envie au fond de ton cœur, il n’y a que moi qui vois ce visage se crisper un peu lorsque tu ne peux faire ce que font les autres.

Tu es la personne la plus forte que je n’ai jamais rencontrée.

 

A dix ans tu as vécu plus qu’un homme à quatre-vingt-dix.

 

Et pourtant personne ne la voit, cette force.

 

Ce que je souhaite maintenant, mon fils, c’est que tu t’aperçoives toi-même à quel point tu es extraordinaire.

Fort.

Intelligent.

Vif.

Beau.

Bon.

 

Tu as tellement de talents, mais tu as peur de les montrer aux autres.

Parce que la vie a été trop dure avec toi.

 

Tu es l’enfant que personne n’a jamais invité.

Aujourd’hui c’est toi qui ne souhaites plus être invité. Je te comprends mais je suis triste.

 

Je te souhaite le bonheur.

Je te souhaite de rencontrer cet ami que tu mérites, celui qui te comprendra.

Je te souhaite d’être heureux.

De comprendre à quel point tu es plus fort, plus intelligent. A quel point tu mérites le bonheur.

 

Et saches une chose, mon fils :

 

Tous ceux qui t’ont rencontrés, et à qui tu as permis de voir qui tu es, tu les as changés. Profondément.

 

Tu as fait une meilleure personne de moi.

De ton père.

De tes grands-parents.

De ceux qui ont travaillé avec toi.

De ceux qui t’ont rencontrés et se sont approchés de toi.

De nos amis.

 

Tu as cette capacité unique de toucher non seulement le cœur des gens, mais leur âme.

 

Je te souhaite de porter ce don dans le monde.

 

Non. Je souhaite au monde que tu lui portes ce don.

 

Le monde a besoin de toi, bien plus que toi, tu as besoin du monde.

 

Le monde a besoin de ton intelligence, oui, de tes talents, oui, de ta force, oui.

Mais surtout de ta bonté, ancrée au cœur de ton âme.

Malgré tout ce que tu supportes, tout ce que les gens t’ont fait subir par le passé, toutes les épreuves, tes pensées ne vont qu’à eux, les autres. Ils sont indifférents ? Pas toi. Jamais.

Tu ne te plains pas. Tu rassures les autres.

 

Je suis tellement fière que tu sois mon fils.

Merci.